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Comité Scientifique Français de la Désertification

French Scientific Committee on Desertification
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Résilience des terres et intégrité scientifique : créer les conditions nécessaires à la participation de la communauté scientifique à la COP17 de la CNULCD

Les récents débats internationaux ont mis en évidence à quel point il peut être difficile de garantir que les perspectives scientifiques soient pleinement intégrées et efficacement prises en compte dans les processus multilatéraux.

Les connaissances scientifiques, parallèlement aux contributions de la société civile, permettent une documentation de plus en plus précise de l’ampleur de la désertification et de la dégradation des terres, ainsi que de leurs mécanismes, de leur dynamique et de leurs conséquences. Nous comprenons les liens étroits qui existent entre le climat, la biodiversité, la sécurité alimentaire et la stabilité sociale. Et pourtant, malgré cette accumulation de connaissances, la trajectoire mondiale de la désertification et de la dégradation des terres reste profondément préoccupante.

À l’approche de la COP17 de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification, une question se pose : que faisons-nous de ces connaissances ?

Le défi ne consiste pas seulement à produire des connaissances. Il s’agit de veiller à ce qu’elles éclairent véritablement les choix collectifs, sans perdre ce qui fait leur force : leur indépendance, leur rigueur et leur universalité — repenser la résilience : passer d’une approche réactive à un état d’esprit proactif.

La résilience est devenue un principe clé sous-tendant les politiques publiques, en particulier au sein de la CNULD. Pourtant, son application reste souvent vague. Elle implique d’absorber les chocs, de s’adapter et de maintenir autant que possible le fonctionnement des systèmes existants. En ce sens, la résilience reste essentiellement réactive (résilience technique). Si une telle approche est nécessaire, elle est désormais insuffisante. Face à l’accélération de la désertification et de la dégradation des terres, il est urgent de passer de la gestion de crise à la gestion des risques. La résilience ne peut plus être considérée uniquement comme une réponse aux crises. Elle doit devenir proactive, fondée sur une capacité d’anticipation et de transformation (résilience écologique).

Cela implique un changement fondamental :

  • Passer d’une logique de réparation à une logique de prévention
  • Passer de la gestion des impacts à la réduction des vulnérabilités structurelles
  • Passer d’un retour à l’équilibre à une redéfinition des trajectoires

En d’autres termes, il ne s’agit plus simplement de rendre les systèmes capables de résister aux perturbations, mais de les rendre capables d’éviter toute exposition systémique à celles-ci.

Dans le cas des sols, cela signifie :

  • Anticiper les processus de dégradation plutôt que de les corriger
  • Transformer les systèmes agricoles avant qu’ils ne deviennent non durables
  • Intégrer les risques climatiques et écologiques dans les décisions de planification et d’investissement

Cette approche proactive de la résilience repose sur une compréhension détaillée des dynamiques en jeu, des seuils critiques et des points de basculement. Elle confère à la recherche un rôle central : non seulement documenter le passé et le présent, mais aussi éclairer les futurs possibles.

Il ne suffit plus de générer des connaissances sur les mécanismes de la désertification et de la dégradation des sols. La tâche consiste désormais à aider à identifier :

  • Les trajectoires à éviter
  • Les fenêtres d’opportunité
  • Les conditions d’une transformation durable

Ainsi comprise, la résilience cesse d’être un simple objectif de politique publique. Elle devient un principe directeur pour la prise de décision, fondé sur l’anticipation, la prévention et la transformation.

Les sols constituent un système de soutien invisible mais essentiel pour nos sociétés. Leur dégradation sape à la fois les systèmes agricoles, l’équilibre climatique et la dynamique régionale.

À l’inverse, leur restauration renforce :

·       la sécurité alimentaire

·       la capacité d’adaptation au changement climatique

·       la stabilité économique et sociale

Ainsi, la résilience des terres est indissociable de la réalisation des Objectifs de développement durable. Ce lien est désormais solidement établi par la recherche. Pourtant, il reste insuffisamment intégré dans les cadres décisionnels internationaux, où les calendriers politiques et les intérêts divergents ont tendance à fragmenter les réponses.

De la connaissance à l’action : un rôle élargi pour la recherche

Dans ce contexte, la responsabilité de la communauté scientifique évolue. Produire des connaissances ne suffit plus. Il devient nécessaire de prendre en compte sa capacité à :

  • Circule
  • Être comprises
  • Influencer les évaluations
  • Informer la prise de décision

Cela nécessite de renforcer les interactions avec les organismes publics, les autorités locales et les instances internationales. Mais cela implique également un changement plus profond : renforcer sa présence dans le domaine de la diplomatie environnementale.

Considérer que les Conférences des Parties sont inutiles reviendrait à méconnaître leur rôle. S’en détourner risquerait de laisser ces forums se développer sans l’apport scientifique nécessaire pour relever les défis actuels.

Dans un contexte marqué par une politisation croissante des débats environnementaux et par des tensions qui affaiblissent les efforts multilatéraux, il devient de plus en plus difficile de parvenir à des évaluations communes. Les forums de négociation internationaux restent essentiels, mais ils sont marqués par des intérêts contradictoires, des calendriers politiques serrés et parfois des discours concurrents. Dans ce contexte, la science joue un rôle encore plus crucial : non pas pour prendre des décisions, mais pour aider à maintenir une compréhension commune, sans laquelle aucun choix collectif durable ne peut être fait. Au sein de ces forums, la science est présente et a le potentiel de jouer un rôle plus fédérateur et structurant

Il est essentiel de renforcer son rôle. Mais cette évolution soulève une exigence fondamentale. La science ne doit pas devenir un outil au service d’intérêts politiques, économiques ou stratégiques. Sa contribution repose précisément sur sa capacité à produire des connaissances indépendantes, solides et partageables. Elle n’a pas pour vocation de se substituer à la prise de décision. Son objectif est d’éclairer l’éventail des possibilités, en adoptant une posture d’expertise ouverte et non normative (Honest Broker)

C’est précisément parce qu’elle est libre de toute logique d’intérêts particuliers qu’elle peut :

  • Mettre en évidence les interdépendances
  • Objectiver les risques
  • Mettre en lumière les conséquences à long terme

Dans un contexte où les pressions politiques peuvent façonner les discours et simplifier à l’extrême les diagnostics, cette indépendance est essentielle à son efficacité. Elle agit comme un rempart contre le brouillage des faits établis et des opinions.

Si les cadres internationaux jouent un rôle vital en matière d’impulsion et de coordination, la transformation effective des trajectoires s’opère principalement au niveau national.

C’est à ce niveau que sont définis :

  • Les politiques d’aménagement du territoire
  • Les compromis entre développement, agriculture et conservation
  • Les investissements publics et privés
  • Les mécanismes de mise en œuvre

Cependant, dans de nombreux contextes, le lien entre la recherche scientifique et la prise de décision publique reste insuffisamment structuré.

Les connaissances existent, mais elles peinent encore à :

  • Être intégrées dans les politiques nationales
  • Guider les décisions budgétaires
  • Soutenir les stratégies régionales

Renforcer le rôle de la science dans la diplomatie internationale ne suffit donc pas. Il est essentiel de tisser des liens solides entre la recherche et les politiques publiques dans chaque pays.

Cela nécessite :

  • Des communautés scientifiques capables de dialoguer avec les décideurs nationaux
  • Des mécanismes durables pour traduire les connaissances en politiques publiques
  • Une reconnaissance institutionnelle de l’expertise scientifique

Mais cela exige également un engagement de la part des chercheurs eux-mêmes :

  • s’impliquer dans l’élaboration des politiques nationales
  • contribuer aux politiques publiques
  • participer aux forums de dialogue entre la science, la politique et la société

La résilience des territoires se construit localement, se décide au niveau national et se coordonne à l’échelle internationale. Aucun de ces niveaux ne peut être négligé.

Pour les chercheurs, cette évolution exige une approche ambitieuse. S’impliquer davantage dans les forums de dialogue, de prise de décision et de diplomatie ne signifie pas sacrifier la rigueur ou la distance critique. Au contraire, cela implique d’appliquer cette rigueur au débat collectif, sans céder à la pression de l’alignement.

Cela implique :

  • Préserver l’intégrité des résultats, même lorsqu’ils dérangent ;
  • Rejeter toute forme d’exploitation ;
  • Rendre les connaissances accessibles et compréhensibles ;
  • Contribuer à établir des cadres analytiques communs.

Les contraintes académiques, les considérations de carrière et les risques liés à l’engagement sont bien réels. Mais compte tenu de l’ampleur de la désertification et de la dégradation des sols, l’inaction ou le retrait de la diplomatie scientifique ne constituent pas une position neutre.

Dans un contexte où les cadres collectifs sont mis à l’épreuve, la science reste l’un des rares langages communs. À l’approche de la COP17, la mobilisation de la communauté scientifique est essentielle. Mais cette mobilisation ne peut se réduire ni à une production accrue de connaissances, ni à une présence symbolique dans les forums internationaux. Elle doit viser à renforcer la capacité de la science à éclairer les trajectoires collectives à tous les niveaux : sur les scènes internationales où se négocient les cadres communs, mais aussi au niveau national, où se déterminent les décisions concrètes et les conditions réelles de mise en œuvre.

La résilience des terres ne sera pas atteinte sans une transformation systémique. Cette transformation ne peut être guidée sans une science pleinement engagée. Mais cet engagement est assorti d’une condition : qu’il reste au service de la connaissance et du bien commun, et non des intérêts qui cherchent à s’en approprier.

Garantir les conditions permettant à la science de s’engager n’est pas seulement un défi institutionnel — c’est aussi une responsabilité individuelle. À la veille de la COP17, il appartient à chaque chercheur de s’engager, de contribuer et d’apporter son éclairage — sans s’aligner, sans faire de compromis, sans orienter. À ce prix, la science pourra pleinement jouer son rôle de référence indispensable dans la construction d’un avenir commun.

Ce texte vise simplement à ouvrir un espace de discussion. Son impact dépendra de la manière dont il sera collectivement reçu.

Il est rédigé dans la perspective de la COP17 de la CNULCD, tout en nous invitant à anticiper, dès à présent, les défis de l’agenda post-2030, dont les premières tensions sont déjà perceptibles.

Ce texte fait partie de la présentation intitulée « De la crise de la sécheresse à la gouvernance des risques : cadres politiques internationaux : forces, lacunes et opportunités », donnée lors du sommet Désertif’Actions 2026 (Djerba) (https://desertif-actions.org/)

Il a bénéficié d’un soutien éditorial via un outil d’intelligence artificielle, sous la responsabilité de l’auteur.

Jean-Luc Chotte, président du CSFD
31 mars 2026